Jacob et le génie

Chapitre 1 : La rencontre
Chapitre 2 : Les deux premiers voeux
Chapitre 3 : Le troisième voeu

La rencontre

Sous un soleil de plomb, en pleine mer, je flotte.

Sur mon radeau de fortune, sous le vol des mouettes, je m’ennuie.

Je me nomme Jacob « Jambes courtes ». Je ne porte pas ce nom parce que j’ai des membres inférieurs réduits, mais parce que mes camarades me battaient toujours à la course. J’ai été élevé dans une maison où j’appelais tous les enfants qui y résidaient mes « frères et sœurs » sans vraiment savoir si nous avions réellement un lien de parenté. Mes « parents » n’eurent jamais la moindre attention affectueuse envers moi et pour cause, j’appris à mon adolescence qu’ils faisaient partie de la guilde des voleurs du pays et que je leur avait été confié vers mes 6 ans. Mes parents biologiques m’avaient vraisemblablement vendu pour quelque argent afin de sortir temporairement de leurs misères.

Une fois dans cette guilde, les enfants comme moi sont formés à divers métiers : certains deviennent des mendiants estropiés, d’autres des voleurs, d’autres encore des assassins… pour les rares « talentueux ». Je suis pour ma part devenu voleur.

Un peu sournois et sans aucune attache, j’ai rapidement développé un certain « doigté » pour les finances d’autrui. Vif et silencieux, je ne m’encombre pas de scrupules inutiles.
Après tout, si je peux accéder à votre bourse, c’est que vous n’y tenez pas vraiment.

J’ai pas mal roulé ma bosse à travers le pays, dépensant rapidement l’argent gagné avant que la guilde ne prélève ses trop gros intérêts. A une époque, j’ai même eu une femme et des enfants. Ma femme n’a jamais compris l’intérêt de se faire payer quand je la collais dans les bras de riches usuriers et mes enfants ne me rapportèrent jamais suffisamment pour les nourrir… même avec une jambe cassée. J’ai donc décidé de me séparer du lot, deux ans après la naissance des enfants, dans un bordel de la capitale.
On ne m’y reprendra plus !

Cependant ma vie bascula réellement le jour où je traquais une « cliente » potentielle.
Je suivis cette jeune femme, seule, dans une ruelle sombre… que du bonheur. Elle tenait une bouteille à la main. M’approchant discrètement je l’assommais net la laissant s’écrouler de tout son long. La bouteille tinta quelques secondes en touchant le sol et s’immobilisa sans se casser.

Au moment de la dépouiller de ses biens et de sa vertu… y’a pas de petit profit, je vis un vieil homme près de moi, à la limite de mon champ de vision. Un homme que je n’avais pas remarqué quelques secondes plus tôt.

Ce dernier, vêtu d’une lourde robe de velours d’un bleu profond, ressemblait à un forain. Son visage fin et basané était fortement ridé. Sa peau foncée permettait à sa fine moustache noire et tombante ainsi qu’à son bouc en pointe de s’affirmer pleinement. Il vit la jeune femme inconsciente au sol et, tout en lissant sa barbichette, me regarda longuement les yeux plissés. Puis, songeur, il regarda la bouteille qui gisait près d’elle. Sur l’instant, je crus qu’il s’apprêtait à me donner une leçon comme cela m’arrivait quelques fois les jours de malchance, mais il s’assit près du flacon vide et resta là sans bouger. Voyant qu’il ne réagissait pas, je compris que j’avais affaire à un benêt, et me mis en devoir d’appliquer une fouille « minutieuse » à la dame. Après l’avoir dépossédée de ses quelques biens, j’allais me soulager entre les reins de l’endormie, quand je me rappelais l’idiot assis près de moi. Je me rhabillais donc quelque peu frustré (on peut être sans scrupules et un peu pudique quand même… non ?).
Également doté d’un certain sens pratique, je ramassais la bouteille sous le nez du débile. Elle ne manquait pas d’un certain cachet et je devais pouvoir en tirer quelques pièces, même vide comme c’était le cas.

Quelques mètres plus loin je remarquais que le benêt, décidé à bouger, s’était mis en tête de me suivre, et alors que je me retournais pour le faire fuir, il prit la parole :
– En ramassant cette bouteille, dit-il lentement, tu en es devenu le propriétaire. En devenant le propriétaire de la bouteille, tu es devenu mon maître, ajouta-t-il un sourire au coin des lèvres. Je suis un génie maître Jacob et je vais réaliser trois de tes souhaits les plus chers. Puis tu me rendras un service, ajouta-t-il pour finir en souriant.

Les deux premiers voeux

– Ouh là, m’écriai-je en levant les mains pour stopper son laïus, tu n’as encore rien fait de tes promesses miraculeuses que tu veux déjà que je travaille pour toi ? Quel genre de service vas-tu me demander ?
– Oh rassure-toi, répondit-il, rien qui ne soit au dessus de tes compétences.

Ce qui me rendais nerveux à ce moment-là, c’était son attitude. Quelques minutes plus tôt, il regardait cette femme qui gisait au sol avec une certaine tristesse dans le regard, et il avait maintenant l’air réjoui, presque soulagé.

Sans réfléchir une seconde de plus, mais sans y croire vraiment, je lui annonçais mon premier vœu sur le ton du défi :
– Trois souhaits hein, rien que ça mon bon seigneur, m’exclamais-je dans une fausse courbette. Eh bien voyons comment tu vas t’y prendre. Je veux devenir l’homme le plus riche du pays. Attention, je veux être plus riche que le Roi lui-même !

Non content de ne pas se démonter, le génie prit un air entendu :
– Devenir riche, répéta le génie… si telle est ta volonté alors riche tu seras.

Après l’avoir vu faire quelques passes obscures avec les mains, je restai sans voix quand un coffre de vingt pouces de haut apparut à mes pieds. Il était visiblement très ancien. M’attendant à quelques tours vicieux, je fis sauter le couvercle avec le pied. Non seulement il ne se passa rien de fâcheux, mais je pus constater en plus qu’il était rempli de pièces d’or. C’était fantastique… inimaginable.

A genoux, les mains dans le coffre, il me fallut quelques minutes pour me remettre. Je remerciai néanmoins le génie avant de le quitter pour placer mon fabuleux butin en lieu sûr, les yeux sautant d’un coin à l’autre des rues, par-dessus ou par-dessous mon épaule.

Grâce à cette fortune, je me procurai d’abord une nouvelle livrée, la même que les gentilshommes que je dépouillai hier encore. Puis je m’achetai une maison, très grande, très belle sur la colline, avec une jolie vue sur la ville. On la voyait de très loin. J’y invitai ma famille, mes compagnons et ensemble nous dilapidions cet or dont personne d’autre que moi ne savait rien.

Avec le recul, je me rends compte que j’étais bien naïf de penser que les cadeaux pour mes hôtes seraient suffisants à les satisfaire. Tous me questionnaient sur le secret de cette abondance et tous furent plus que prolixes en conseils de toutes sortes sur les meilleurs façons d’en user.

Quelques semaines plus tard, alors que j’allais me réapprovisionner en monnaie sonnante et trébuchante là ou j’avais caché mon vieux coffre tout neuf, je tombai dans une embuscade. Je dus bien malgré moi sous la torture, avouer ou il se trouvait. Hurlant ma souffrance, le vieux génie toujours à mes côtés, que j’avais compris être le seul à voir, me regardait sans ciller. Malgré la douleur, je résistais cependant à la tentation de le faire intervenir.

Le second vœu qui me brûlait alors les lèvres était simple : tous les massacrer.
Seul, lardé d’incisions et boursoufflé d’ecchymoses en tous genres ils me laissèrent cependant en vie sans que je prononce le voeu mortel.

Je me réfugiais dans les champs hors de la ville. Blessé mais sauf malgré tout et désormais à l’abri, j’avais en tête de récupérer mon coffre et de me venger. Je pris le temps de bien réfléchir cette fois, plusieurs jours durant, et ordonnait finalement au vieil homme en robe de réaliser qui me suivait inlassablement, mon second vœu :
– La richesse est trop matérielle, avouais-je, elle peut être dérobée. Je veux quelque chose qu’on ne me volera pas. Je veux le pouvoir. Génie lui dis-je totalement décidé, je veux devenir Roi de ce pays.
– Si tel est ton désir maître Jacob, répondit le génie un sourcil levé, te voilà Roi !

Je me retrouvais instantanément assis sur le trône, dans cette salle que je n’avais vu que sur les tapisseries de la salle du tribunal que j’avais fréquenté plus souvent qu’à mon tour. Des gens étaient inclinés devant moi, et je savais quels étaient les mots qu’on attendait de moi à cet instant :
– Faites servir le repas, criai-je, j’ai faim !

Ce que je n’avais pas dit à mon faiseur de miracle personnel, c’est qu’une fois Roi, je lancerai la garde sur les traîtres qui m’avaient torturés, les jetterai en prison, les torturerai, puis les exécuterai… enfin. Je récupérerai mon bien et, cerise sur le gâteau, accéderai au trésor royal. J’édicterai ensuite des lois pour dissoudre la guilde des voleurs et remercierai grassement ma famille.

Plus rien ne m’arrêterai.

Je commençai donc à user et abuser de ce nouveau pouvoir qui m’était conféré, le génie toujours à portée de vue, lissant sa barbiche, prêt à réaliser mon dernier voeu. Grâce à la milice, je récupérais mon coffre comme je le prévoyais, offrais des terres à mon ancienne famille de voleurs et leur donnais le poste des ministres, faisant bannir les précédents par précaution hors de mes frontières. Puis je fis découper mes ennemis, sur la place publique afin que tous sachent qui était à l’origine de leurs nouveaux malheurs. Cerise sur le gâteau, grâce à mon statut, je pris la fille de l’ancien Roi comme maîtresse et lui fit un mouflet… avec le pouvoir, on a pas besoin d’amour.

Bien entendu, peu de temps après, le pays s’est enfoncé dans une pagaille atroce, à la limite de la guerre civile, que nous aggravions ma famille et moi-même, jour après jour par des décisions dépourvues de toutes réflexions, de toutes visions à moyen ou long terme. La politique ne s’appréhende pas si facilement quand on y est pas préparé.

Les anciens ministres réagirent bien évidemment et avec l’aide d’un pays allié, fomentèrent un coup d’état. Après la réussite totale de leur plan, que je n’eus pas la présence d’esprit de contrer, ma famille et moi fûment envoyés en prison. La vie de la cour pouvait enfin reprendre entre gens de bonne compagnie. La fille du vieux Roi défunt fut placée sur le trône en attendant la majorité de son fils (dont on ne me reconnu jamais comme le père), et tout rentra dans l’ordre.

Je ne pensais qu’a une chose : me venger encore et à ce titre ne souhaitais utiliser mon dernier vœu que dans la réalisation de cette vengeance.

Le troisième voeu

Je cherchai pendant des mois les moyens de sortir de ma cellule. Je tentai de soudoyer mes geôliers, de gratter le sol avec mes ongles, de déloger les pierres de la prison, de me faire passer pour mort… tout cela sans aucun succès. Bien sûr le génie était là, dans ma cellule, prêt à se plier à ma dernière volonté, mais je ne voulais pas gaspiller mon dernier voeu sans y avoir réfléchi longuement.

Avec le temps, mes cheveux et ma barbe s’entremêlaient, je commençai à devenir aveugle et mes muscles ne me portaient presque plus. Après quelques années, la vengeance s’étiola et je sus enfin ce que je voulais demander au génie, une idée toute neuve depuis ma chute :
– Génie, cela fait des années que tu restes là à me regarder dépérir, attendant mon dernier vœu. Je pense qu’il est temps pour moi d’affronter la réalité. Le dernier vœu d’un homme comme moi, c’est d’être libre. La plus belle des libertés, celle où l’on ne s’attache à rien, à personne. Génie, mon dernier vœu c’est de sortir d’ici.

Affichant un sourire radieux, Génie claqua dans ses mains.

Dans la seconde, j’étais dehors, sur une plage que je ne connaissais pas, sans doute très loin de chez moi. Mes yeux me faisaient mal et mes jambes trop faibles se dérobèrent me laissant à genoux face à la mer. Le vent de l’océan fouettant mon visage démêlait mes cheveux et rafraîchissait ma peau. J’étais libre, enfin.

Après quelques minutes à l’air libre, le génie s’est adressé à moi :
– Ton dernier vœu vient d’être exaucé Jacob, tu es libre, dit-il souriant. Tu me dois maintenant un service.
– Tu ne perd pas de temps dis-moi, lui dis-je un peu estomaqué. Mais c’est vrai, génie, c’était le marché. Que dois-je voler pour toi ? lui demandai-je.
– Rien Jacob, rien ni personne dit-il. Tu vas juste prendre ma place dans la bouteille.

Interloqué, il était hors de question que je perde cette liberté fraîchement retrouvée.
– Il… il n’en est pas question, m’écriai-je, vieil escroc ! Jamais plus je ne vivrai enfermé. Que cela soit dans une prison, ou dans une bouteille. Je viens de découvrir le seul vœu qu’un être humain devrait formuler, celui de disposer de sa liberté. Tu vas devoir trouver quelqu’un d’autre j’en ai bien peur.

Le génie ne sourit alors plus et me répondit les sourcils froncés :
– A quel moment t’ai-je dit que tu avais le choix ?

Sans avoir le temps de protester plus avant, ma vue se troubla, l’air devint lourd et je pus voir le génie, debout devant moi… immense. J’étais dans la bouteille, et lui non.

Après quelques instants, il édicta les règles :
– Tu exauceras les trois vœux de la personne qui te fera sortir de la bouteille ou si tu ne sais pas qui c’est, de la première qui tiendras la bouteille devant toi, me dit-il, après quoi elle aussi devra te rendre un service.
– Laisse moi sortir génie ! Hurlais-je, laisse moi sortir !
– Tu es là dedans pour un certain nombre d’années Jacob. Moi-même ai dû patienter 234 ans, 3 mois et 25 jours avant que le destin ne te place sur mon chemin, chanceux que tu es.
– Et tu sais quoi ? Poursuivit le génie, si tu n’avais pas assommé la jeune femme, c’est elle que j’aurais vu la bouteille à la main et qui serai à ta place aujourd’hui.

Dépité, je me pris la tête dans les mains et pleurais sur mon sort tandis que le génie disparu en marchant.



Quelques jours plus tard un vieux chien qui jouait avec ma bouteille la lâcha dans un ruisseau, qui l’entraîna dans la rivière, qui la précipita dans l’océan.

Cela fait maintenant 8 mois et 3 jours que je suis dans la bouteille.

Flottant sous ce Soleil de plomb, survolé par les mouettes, dans mon radeau de verre, j’attends mon destin… et je m’ennuie !

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