Le 100 mètres

– … et au couloir n°8 le flam-boi-yaaaaaant Sénégalais Alfa Bakoum. Vous vous rappelez mon petit Jean-Michel ?
Tout à fait… Thierry. C’est lui au dernier jeu de Shanghaï, qui était à deux doigts d’égaler, avec ses 9,523s, le record détenu par Ezoke depuis les JO de Nairobi en 36.
– 9.521 s Jean-Mimi. Rendez-vous compte, cela fait maintenant 20 ans qu’Ezoke n’a pas été battu. C’est du jamais vu. Les spécialistes posent la question qui fâche : avons-nous atteint les limites physiques du corps humain ?
– Vous savez bien que c’est à cause de ça que le CIO en accord avec la fédération d’athlétisme, depuis les derniers JO, utilise désormais les chronos en millième de seconde ET a autorisé la prise de dopant. Les records ne tombent plus et les spectateurs s’impatientent. Les audiences baissent et les sponsors commencent à déserter.

Les commentateurs s’égosillaient dans leurs micros. Ils devaient faire passer l’émotion qui circulait parmi les spectateurs, et l’adrénaline qui s’accumulait dans les corps surchauffés des coureurs entrain de se préparer au milieu du stade couvert de Valparaiso.

Frédéric, jeune athlète amateur, suivait sur sa tablette tous les évènements sportifs impliquant des sprinteurs. Les JO de Santiago 2046 et plus spécialement cette finale du 100m ne faisaient bien sûr pas exception. Bakoum était son modèle et il voulait le voir remporter sa médaille d’or au nez et à la barbe de ses concurrents.

Son attention revint sur son écran car les coureurs étaient parés . Les pieds calés et les mains bien à plat sur le tartan.

– Guedset !
– Raidi !

Le jeune homme savait que si tous les coureurs développaient aujourd’hui une puissance quasi-surhumaine c’était grâce aux drogues et à la nourriture spécialisée que les préparateurs leur donnait. Tout cela était courant. Tout le monde savait. De fait, plus personne ne courait sans un accompagnement médicalisé.

Ils allaient utiliser cette énergie jusqu’à la dernière vitamine. Des machines de course.

Les coureurs étaient tous repliés sur eux-même, prêts à se détendre au coup de feu électronique. Le silence dans le stade était total.

PAN !

Les coureurs détendent leurs corps musculeux et bondissent dans leurs couloirs. L’écho de la détonation résonne encore que les huit athlètes sont déjà à deux mètres des starting blocks. Penchés en avant, l’ensemble de leur corps est tendu vers le mouvement parfait, vers la course parfaite.

Les commentateurs entrent dans un état second. Leurs flux de paroles, très rapide, ne s’interrompra qu’à la fin de la course.

– Très mauvais départ de Jones au couloir numéro 6. Il le sait et ralenti déjà. Ça course est fini.
– Bakou est parti comme une flèche. Digne de l’Ussain Bolt du début du siècle.
– Ça ne nous rajeunit pas Thierry. Le suédois au couloir n°5 est à une jambe de ses concurrents. Lui aussi sait que sa course est terminée mais il s’accroche.
– Elroy couloir n°7 devance Bakou d’un pied à la mi-course.
– Bakou rejoint Elroy. Elroy tente de garder son front en avant, devant celui du Sénégalais.
– Attention, ils vont se jeter sur la ligne d’arrivée. Faaaaaaaan-taaas-tiiiiique course de Bakou et d’Elroy qui ont fait le spectacle.
– Elroy finit loin derrière Bakou avec 9,5251s, tandis que le champion remporte la victoire très largement avec 9,5236s. Remarquable n’est-ce pas Thierry. Le chrono de Bakou reste cependant au-dessus du record d’Ezoke
– Tout à fait mon Jean-Mimi. Un mur qui résistera encore quatre ans donc.

En entendant ces mots, pour la première fois Frédéric pris conscience de ce qu’impliquait ce record imbattable. Il s’entraînait depuis plusieurs années maintenant sur les traces du coureur sénégalais, espérant au moins l’égaler dans ses performances. Ce fut un choc. Si tu ne passais pas le premier tour en dessous de 9,53s, tout espoir était perdu.

À l’antenne, les spécialistes interviewés tombaient d’accord avec les commentateurs, tandis que le président du CIO tentait de sauver les meubles en pointant du doigt les propos des journalistes : ceux qui anéantissaient les espoirs des jeunes recrues et effrayaient les sponsors…

– Pas bon pour les prochaines olympiades à Rome en 2050.

Le jeune coureur éteignit sa tablette et s’accouda à la fenêtre de sa chambre. Il fit signe à son père entouré de ses chiens dans le jardin garnit de sa pelouse plastique. Le regard vide, il songea a l’entraînement qu’il aurait dû effectuer le lendemain matin. A quoi bon, tout ça. Son record personnelle étant à 9,75s rien ne le ferait descendre en dessous.
Il regarda sa famille préparer le déjeuné sous le auvent à haute protection solaire, obligatoire sous peine de brûlures. Puis ce fut l’illumination. L’idée lui traversa l’esprit comme un rayon de lumière déchire la nuit.
Il s’entraînerait demain matin comme prévu, à un ou deux détails près…


Quatre ans plus tard, le jeune Frédéric avait franchit toutes les étapes lui permettant d’être qualifié pour les JO.

Durant tout ce temps qu’il passa sur les pistes de courses, la polémique enflât sur sa méthode de course. Le fait qu’il arrive à battre les records tenus depuis longtemps par ses prédécesseurs et par conséquent qu’il permette aux 100m d’être à nouveau palpitant, rendit confiance aux sponsors qui firent pression sur le CIO pour modifier les règlements.

Bien sûr il reçut des menaces de la plupart des sprinteurs, décontenancés par cette nouvelle technique qu’ils savaient ne pas être à leur portée. Cette façon de faire demandait un tel revirement dans les entraînements que les professionnels de la course savaient ne pas avoir le temps de revoir leurs propres techniques pour la prochaine compétition.

Ton style est ignoble. Tu n’es pas un coureur.
– Reste dans ta campagne et laisse faire les pros.

Le moment venu, son père l’accompagna dans l’aventure qu’était cette compétition olympique. La casquette vissée sur le crâne pour ne pas être ébloui, il monta le caméscope sur trépied pour immortaliser ce moment. Oui il en était sûr, son fils l’emporterait et avec lui tous les records et toutes les médailles.

Frédéric, après une période de concentration dans les vestiaires, s’était mis en place sous les huées d’une partie du public. Calé dans les starting block du couloir numéro 3, il ajusta ses mitaines spéciales, bien serrées afin qu’il ne se brûle pas les mains pendant la course.

Dick Fosbury révolutionna le saut en hauteur en 1969 avec son rouleau dorsal.
Lui, Frédéric Stavos, ferait tomber les records du 100m et donnerai naissance à une nouvelle ère en courant à quatre pattes.